Pour les deux anciens ministres socialistes Marie Noëlle
Lienemann et Paul Quilès, la gauche ne doit pas déserter le débat. Même si la manœuvre est électoraliste.
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La gauche a raison de ne pas se prêter au jeu politicien qui consiste à organiser des réunions dont le caractère superficiel et la finalité ne font aucun doute. Pour autant,
elle ne doit pas se contenter de dénoncer la manœuvre, car elle peut la retourner contre ses auteurs, en requalifiant les enjeux et en refusant de se placer sur le terrain erroné et dangereux
choisi par le « ministre de l'identité nationale et de l'immigration ». Héritière des conceptions universalistes et progressistes de notre histoire, elle doit répondre aux incertitudes
nationales et démontrer que la politique du gouvernement est fondée sur l'exaltation des différences, la compétition entre groupes et communautés, le creusement des inégalités. La devise de la
République, liberté, égalité, fraternité est vidée de sa force propulsive.
Nos concitoyens voient bien que cette opération est un dérivatif pour éviter le débat sur les sujets brûlants: le chômage, les difficultés sociales, la désindustrialisation,
les inégalités croissantes, la fiscalité et l'endettement, la remise en cause des services publics, la montée de la violence... Ils veulent des solutions concrètes à leurs problèmes, mais ils
s'inquiètent de l'avenir de leur pays et de leurs enfants, ils regrettent la perte de cohésion de la société et l'affaiblissement de la transmission des valeurs républicaines -auxquelles
ils adhèrent très majoritairement- et ils aspirent à un projet commun qui porte une vision d'avenir, une perspective de progrès.
Car ils savent que l'identité nationale -si ce concept a réellement un sens- est d'abord la construction d'un espace politique autour de principes partagés, qui évoluent au
cours du temps en s'enrichissant et autour d'une langue commune. Quand ce pacte n'est plus explicite, quand les promesses de progrès s'éloignent et que se creuse un fossé entre les principes et
la réalité, le pays connait un lourd malaise et, d'une certaine façon, une crise d'identité.
Expliquer ce malaise et cette crise à partir de la question de l'immigration est inacceptable et erroné. En réalité, c'est plutôt la mondialisation libérale qui tend à
contester et à remettre en cause les principes républicains, fondateurs de notre identité nationale. Ceux-ci se sont forgés au cours de l'histoire, se développant et s'élargissant, souvent grâce
à l'apport décisif de la gauche. Ces éléments majeurs du pacte républicain, qui constituent l'identité française aujourd'hui, s'appellent :
- la devise de la République: liberté, égalité, fraternité ;
- les droits de l'homme et du citoyen ;
- l'Etat, qui incarne l'intérêt général, garantit la cohésion nationale, prépare et garantit l'avenir du pays ;
- le peuple souverain, qui entend maitriser son destin ;
- la délibération collective, contre le pouvoir personnel ;
- le droit du sol;
- la laïcité ;
- l'école publique et l'attention au développement et aux droits de l'enfant
- la protection et la sécurité sociale ;
- les services publics, acteurs essentiels de l'égalité et garants des biens communs, en particulier des ressources naturelles
Qui ne voit que ces conceptions ont été mises à mal par la montée du libéralisme économique et la domination des conceptions anglo-saxonnes ?
Nicolas Sarkozy avait d'ailleurs clairement annoncé, au cours de sa campagne présidentielle, qu'il fallait rompre avec le modèle social français. Il s'est fait depuis le
chantre de ces thèses, en sapant d'autres piliers de cette identité ou en prétendant la rénover : remise en cause de la laïcité (discours de Latran, Loi Carle, accord Kouchner/Vatican
...) ; discrimination positive (tentative d'inscrire dans la constitution la reconnaissance des diversités !) ; accroissement de la dérive monarchique du pouvoir ; utilisation
fréquente de propos « provocateurs », qui mettent à mal la vision humaniste que devrait promouvoir le chef de l'Etat. La Présidence de Nicolas Sarkozy est donc bien une menace pour
l'identité française.
Plus largement, le problème vient surtout du fait que nos valeurs républicaines s'incarnent de moins en moins dans le réel et ne semblent plus orienter l'évolution de la
société française. Comment convaincre que la devise inscrite sur nos frontons est notre ambition commune, quand les inégalités sociales s'accroissent, le racisme s'installe, la promotion sociale
est stoppée, certains quartiers dérivent en ghettos, quand se développent les privilèges pour certains et se multiplient les handicaps pour les autres, quand l'héritage et la fortune transmise
comptent plus que le travail et le talent de chacun, quand le mauvais exemple vient du haut et que la République est sans cesse convoquée pour imposer des contraintes, des limitations et de
moins en moins pour favoriser l'émancipation de tous ! Certains enragent, d'autres se résignent. Le pays est désorienté.
Il est évident que l'intégration des populations immigrées est plus difficile, si le pays doute de lui-même, perd ses repères et ne se donne pas les moyens de la réussir.
Le choix du terme « identité » est contestable, car il privilégie une vision intemporelle et statique de la nation : approche partagée par ceux qui nient l'apport permanent des immigrés à notre pays et ceux qui valorisent la référence à la terre « éternelle ». Tenter de rattacher cette identité à la terre est d'ailleurs assez cocasse. De quelle terre parle-t-on ? Celle de Philippe Auguste? De Louis XIV, qui lui ajouta quelques provinces étrangères comme l'Artois ou le Roussillon? De Napoléon Bonaparte, qui crut pouvoir l'étendre à toute l'Europe? Des colonies, de l'Algérie d'avant 1962?....Cela n'a pas de sens. La France n'a jamais été une réalité achevée, une donnée figée de la nature et de l'histoire. Ni territoire ni « esprit d'un peuple », la France est, comme l'a rappelé Fernand Braudel, un résidu, un amalgame, des additions, des mélanges.
Géographiquement, la France hexagonale est un carrefour entre des mondes - continental, océanique, méditerranéen-, fait de centaines de micro-milieux, d'une mosaïque de
paysages marqués par l'homme, lui-même contraint par la diversité des milieux. Il n'existe pas une France naturelle, mais des France géographiquement différentes. C'est encore plus vrai
aujourd'hui, avec l'apport de l'outre mer.
La réalité démographique et ethnologique est, elle aussi, complexe et artificielle, faisant cohabiter les trois principaux mondes de l'Europe occidentale: germanique, celte et
méditerranéen. La population française est - sur notre continent - celle qui a le plus précocement et le plus complètement brassé les ethnies.
Le pacte républicain est devenu le fondement déterminant de notre destin commun et le socle de l'unité de notre nation. C'est le 14 juillet 1790, au Champ de Mars, à Paris, que
les représentants des provinces décidèrent de créer ce que Renan définissait comme "cette grande agrégation d'hommes, saine d'esprit et chaude de cœur, qui crée une conscience morale qui
s'appelle une nation".
La France naît à chaque instant d'un contrat collectif et d'un combat permanent qui, s'il s'interrompait, ferait tout s'écrouler. Peut être cette « fragilité »
apparente inquiète-t-elle nos concitoyens, surtout lorsque personne n'éclaire plus l'avenir. Là est la tâche de la gauche.
Elle a imposé l'égalité dans notre devise, alors que la droite l'a toujours contestée, en tentant, récemment encore, de lui substituer l'équité. Elle a promu la fraternité, en
alliant reconnaissance des droits individuels, des droits fondamentaux avec l'indispensable solidarité, la mutualisation des risques, le brassage social. Elle a porté en permanence
l'élargissement de l'idéal républicain à l'ensemble des champs de la vie collective et singulièrement dans l'économie et le social.
Elle a toujours occupé une place déterminante dans les combats pour la liberté, dont certains reprennent, hélas, une singulière acuité, comme celui pour la laïcité, l'humanisme ou le
développement des libertés publiques. Quant à l'internationalisme, c'est un des grands apports de la gauche, qui n'a jamais confondu la nation et le nationalisme, l'amour de la patrie et le repli
sur soi ou le rejet des autres. Elle sait que, lorsque le nationalisme s'installe dans notre pays, il s'affaiblit, il recule et les problèmes intérieurs, les difficultés sociales s'accroissent.
Elle sait aussi que la citoyenneté française n'exclut en rien la revendication de participer à une citoyenneté européenne et même l'espérance d'une citoyenneté mondiale.
L'épopée républicaine de notre pays n'est pas achevée. Elle constitue toujours un moteur puissant pour nos concitoyens et elle conserve une force d'attraction indéniable
dans le monde. On le voit bien, la crise et les bouleversements actuels requalifient le modèle français, que le cycle ultralibéral a tant malmené. Y a- t- il dans notre pays une volonté
politique suffisante pour engager cette reconquête ? Aurons-nous l'audace et le courage d'affronter le grand défi de l'égalité ? Sans progrès vers l'égalité, le doute prendra le
pas sur l'espoir. La gauche a, là, une responsabilité majeure et doit porter cette vision mobilisatrice de l'avenir. L'identité nationale a moins besoin de débat que d'action.
Marie Noëlle Lienemann et Paul Quilès, anciens ministres, animateurs du club Gauche Avenir